𝐓𝐡𝐞̀𝐦𝐞 : 𝐋𝐚𝐢̈𝐜𝐢𝐭𝐞́ 𝐞𝐭 𝐥𝐢𝐛𝐞𝐫𝐭𝐞́𝐬 𝐫𝐞𝐥𝐢𝐠𝐢𝐞𝐮𝐬𝐞𝐬 𝐚𝐮 𝐁𝐮𝐫𝐤𝐢𝐧𝐚 𝐅𝐚𝐬𝐨

𝐈𝐧𝐭𝐫𝐨𝐝𝐮𝐜𝐭𝐢𝐨𝐧

 

Louanges à Allah, nous Le Louons, nous implorons Son secours, nous Lui demandons de nous mettre sur la bonne voie. Nous cherchons refuge auprès de Lui contre nos maux et nos mauvais actes ; celui qu’Allah guide sur le Droit Chemin ne sera jamais dérouté, et celui qu’Allah égare ne trouvera personne pour le ramener dans le Droit Chemin.

J’atteste qu’il n’y a de divinité adorée avec vérité qu’Allah, Unique sans associé, en toute reconnaissance de Sa Divinité, et en contraignant quiconque l’aura dénié, et j’atteste que notre prophète Mohammad (Salla Allahou ‘Alaihi wa Sallam) est le Messager d’Allah, qu’il est Le maître de toutes les créatures et de tous les humains, tant qu’il y a âme qui vive. Ô Allah, accorde Ta Bénédiction et Ta Paix à notre maître Mohammad, à sa famille à ses compagnons, à sa progéniture et à tous ceux qui l’ont pris pour allié, ainsi qu’à tous ceux qui ont suivi ses instructions jusqu’au jour du Jugement Dernier.

 

Chers frères et sœurs dans la foi,

Le Gouvernement burkinabè a adopté, en Conseil des ministres du jeudi 19 mars 2026, un projet de loi relatif aux libertés religieuses. Ce projet de loi porte sur ‘’les libertés religieuses’’.

Pour un texte aussi important appelé à régir l’expression de la religion de millions de personnes (chrétiens, traditionnalistes, musulmans, etc), il est regrettable que jusqu’à présent, le texte ne soit pas disponible.

Du coup, nous sommes contraints de nous en tenir à la déclaration du Ministre d’Etat, Ministre de l’Administration territoriale et de la mobilité : « … le projet de loi réaffirme la liberté de culte tout en sanctionnant les propos haineux, les propos discourtois, les propos dénigrant visant une autre religion, un courant religieux ou ses fidèles. Le projet de loi encadre l’érection et l’implantation des lieux de culte, afin d’assurer le respect des règles d’urbanisme et d’aménagement du territoire. En d’autres termes, le projet de loi interdit l’érection d’un édifice religieux sur un espace destiné à un autre usage que celui du culte. Et les situations antérieures ou en cours devront être mises en conformité dans un certain délai. Le projet de loi fixe les conditions d’exercice des libertés religieuses dans les services publics par l’interdiction de l’érection d’un édifice religieux quelque soit sa forme dans un service public à l’exception des formations sanitaires, des établissements pénitentiaires, des casernes et camps militaires. Il prévoit des dispositions relatives aux nuisances liées à l’exercice du culte. Il responsabilise les communautés religieuses et leurs faitières, notamment à travers la mise en place d’organes de contrôle des prédications. Le projet de loi institue des sanctions administratives et pénales, dissuasives, ainsi que des dispositions transitoires permettant une mise en conformité progressive … »

 

Si nous reconnaissons la nécessité pour l’État de réguler l’espace public, afin de préserver l’ordre, la paix sociale et la cohésion nationale, nous estimons néanmoins que cette initiative, dans sa forme actuelle, soulève de sérieuses interrogations quant à son opportunité, sa pertinence et surtout ses conséquences pratiques sur l’exercice effectif des libertés religieuses.

 

Cet avant-projet de loi laisse entrevoir des conséquences préoccupantes pour les fidèles musulmans, notamment :

la restriction, voire l’impossibilité pour les agents publics d’accomplir certaines prières obligatoires sur leurs lieux de travail ;

l’interdiction implicite faite aux élèves et étudiants musulmans de prier dans les établissements scolaires et universitaires ;

le risque d’entrave à l’organisation des grandes prières collectives, telles que celles de l’Aïd el-Fitr (Ramadan) et de l’Aïd el-Adha (Tabaski), souvent célébrées dans des espaces publics.

 

Chers frères et sœurs,

Ce projet de loi est présenté comme étant la mise en pratique du principe de la laïcité au Burkina Faso prônée par nos textes notamment la constitution burkinabé.

En effet, notre constitution burkinabè pose le principe de la laïcité en son article 31 en ces termes : « Le Burkina Faso est un Etat démocratique, unitaire et laïc. Le Faso est la forme républicaine de l’Etat. »

Mais qu’en est-il réellement de cette laïcité ? de quoi est-il question exactement lorsqu’on parle de laïcité dans notre pays ? quelles peuvent être nos recommandations relatives à ce projet de loi ?

 

𝐏𝐫𝐞𝐦𝐢𝐞̀𝐫𝐞 𝐩𝐚𝐫𝐭𝐢𝐞 : 𝐝𝐞 𝐥𝐚 𝐥𝐚𝐢̈𝐜𝐢𝐭𝐞́

 

Définition générale

Chères frères et sœurs dans la foi,

La laïcité est le « principe de séparation, dans l’État, de la société civile et de la société religieuse » et « d’impartialité ou de neutralité de l’État à l’égard des confessions religieuses »

Elle garantit la liberté de conscience, l’égalité de tous les citoyens quelle que soit leur croyance, la neutralité de l’État à l’égard des religions et le libre exercice des cultes.

 

Manifestation à travers le monde / Naissance de la laïcité

La laïcité est intrinsèquement liée à l’histoire de la France. Dans le passé, l’Église catholique a joué un rôle central dans la société française : elle contrôlait notamment l’éducation, l’état civil (naissances, mariages, décès) et la morale publique. A partir du début du 17ème siècle, l’Etat a cherché à s’affranchir de cette tutelle que l’église exerçait sur lui. A cette faveur, plusieurs actes ont été pris notamment :

En 1789, la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen crée le principe de la liberté de conscience et de religion. C’est le fondement de la laïcité.

En 1801, un traité appelé le Concordat organise les relations entre l’État et l’Église catholique.

En 1882, l’école primaire publique devient obligatoire, gratuite et indépendante de l’Église catholique. L’école devient un lieu neutre, sans enseignement religieux.

etc

C’est ainsi que la laïcité en France est d’une singularité qui n’existe nulle part au monde du fait de son aménagement, mais aussi du fait de son passé historique.

Aujourd’hui encore on trouve des pays qui ne sont pas laïcs, et pour les pays qui se disent laïcs, beaucoup ont des pratiques bien spécifiques qui prennent en compte leurs contextes, leur histoire et leurs valeurs culturelles, et surtout leur cohésion sociale.

C’est ainsi que :

Les Etats Unis sont laïcs, mais jurent sur Dieu, les billets sont estampillés de la formule ‘’In God we trust’’, et dans beaucoup de constitutions de certains Etats fédérés on y fait référence à Dieu,

La canada, n’a pas le principe de laïcité inscrit dans sa constitution, même si des lois aménagent la séparation de l’Etat des affaires religieuses,

Le Brésil, la liberté de conscience et de culte est affirmée. Même si la religion catholique reste encore religion d’État, une pratique tolérante permet aux cultes minoritaires de se développer librement.

 

Au Burkina Faso

Chers frères et sœurs, la laïcité est bien inscrite dans nos textes.

Aux termes de l’article 31 de la Constitution, le Burkina Faso est un Etat démocratique, unitaire et laïc. Par conséquent, la liberté de culte, d’association et tous les autres droits sont garantis aux Burkinabè sans discrimination aucune.

Bien que la Constitution burkinabè proclame le caractère laïc de l’Etat, aucun texte législatif ou réglementaire, à notre connaissance, ne définit le contenu de cette laïcité.

Il y a bien eu une tentative avec le forum national sur la laïcité, tenue en septembre 2012, qui normalement devrait permettre de trouver un consensus national légiféré dans un texte.

Les difficultés de mise en application de cette laïcité viennent du fait que ce contenu n’est pas officiellement défini, et surtout que ce contenu officiel, ne soit pas défini de façon inclusive et consensuelle entre les différentes couches socio-culturelles de notre pays.

En plus, il serait bien de trouver un cadrage pour le contenu qu’on donne à des notions telles que l’ordre public.

Il est bien de s’accorder sur les contenus qu’on donne à ces notions de laïcité et d’ordre public, et ne pas attendre d’être en face de situations pour les brandir alors qu’au préalable, il n’y a pas un consensus sociétal sur leurs contenus.

Le Burkina Faso doit construire sa laïcité en tenant compte de son contexte socio-politique, en tenant compte de ces valeurs culturelles et de sa cohésion sociale.

Ce sont des valeurs qui nous ont toujours permis de vivre ensemble malgré nos différences de cultures, de religions. Pour preuve, nous vivons ensemble dans des familles et travaillons ensemble dans des services où cohabitent en bonne intelligence des frères et sœurs, collègues, voisins de cultures, langues, religions différentes. Comme le Coran nous l’enseigne, ces différences ne peuvent et ne doivent pas servir de ciment à l’effritement de notre vivre ensemble.

« Ô hommes ! Nous vous avons créés d’un mâle et d’une femelle, et Nous avons fait de vous des nations et des tribus, afin que vous fassiez connaissance entre vous. Certes, le plus noble d’entre vous, auprès de Dieu, est celui qui a la meilleure conduite. Certes, Dieu est Omniscient et très bien informé. » (Coran 49:13)

Intermède

 

𝐃𝐞𝐮𝐱𝐢𝐞̀𝐦𝐞 𝐩𝐚𝐫𝐭𝐢𝐞 𝐝𝐮 𝐬𝐞𝐫𝐦𝐨𝐧

 

Que la paix et le salut d’Allah soient sur le prophète Mouahmmad (SAW), sa Famille et ses compagnons.

Nos recommandations relatives à ce projet de loi

 

Chers frères et sœurs dans la foi

Il faut rappeler et réaffirmer que les musulmans ne remettent pas en cause le principe constitutionnel de la laïcité.

En effet, notre religion nous recommande fermement de vivre en harmonie avec toutes les autres confessions religieuses et porter du respect à leurs croyances. L’islam promulgue et veille au respect de la liberté de culte de chacun, à ce propos il est dit : « A vous votre religion, et à moi ma religion » (s.109, v.6), « A chacun la liberté de croire ou de mécroire » (s.18, v.29), « ne tenez pas des propos insultants vis-à-vis de ceux qui adorent d’autres divinités à part Allah » (s.6, v.108).

Il exhorte à l’équité et à la justice à l’égard de tous individus : « Et lorsque vous jugez entre les hommes faites-le en toute équité » (s.4, v.58).

Nous attirons surtout l’attention, que certaines personnes de notre Nation ne comprennent que la laïcité signifie l’exclusion des religions, toute chose évidemment qui est contraire à l’esprit de notre constitution, et contraire à nos valeurs de vivre ensemble.

 

La prière du musulman n’est pas contraire à l’ordre public

La communauté entière doit comprendre et accepter que le musulman a un devoir de prier à 13h00 et à 15h environ pour une durée de 15 mn maxi pour chacune de ces deux prières. Lui permettre de s’aménager un petit temps et un petit coin à l’arrière du bâtiment administratif, dans une salle abandonnée, au coin de la cour du service ne saurait être considéré comme contraire à la laïcité, comme un acte de prosélytisme, comme un acte d’érection d’un édifice de culte, comme un acte discriminatoire à l’endroit d’un usager du service public, encore moins comme un acte troublant l’ordre public.

Tout texte qui exclut cette possibilité ne pourrait se targuer de se conformer à la laïcité du Burkina encore moins aux valeurs de cohésion sociale de notre pays.

Processus inclusifs

Ce projet de loi a été initié en 2017. Pendant cette première initiative, la Fédération des Associations Islamiques du Burkina (FAIB) a été conviée et a fait ses analyses, lors d’un atelier qui s’est tenu à Koudougou en novembre 2021.

Naturellement, après, nous attendions la suite réservée à ces réflexions, notamment un retour sur nos inquiétudes et sur nos différentes observations formulées lors de l’atelier. Jusqu’aujourd’hui, nous n’avons pas reçu ces retours.

En plus, nous observons qu’entre ce projet de loi de 2017 et la soumission de la loi en mars 2026, il y a environ 10 ans, une période pour nous qui justifie amplement qu’il y ait une mise à jour des consultations avant de soumettre le projet de loi. Du reste, nous pensons que la faitière aurait pu avoir au moins une copie du projet de loi à ce jour.

Ce projet de loi dans sa forme actuelle, donne l’impression d’un retour en arrière, voire d’un passage en force, qui semble ignorer les acquis du processus participatif engagé antérieurement. Une telle démarche ne peut qu’alimenter un sentiment de frustration et de marginalisation chez les acteurs concernés.

Cette loi, en même temps qu’elle ambitionne de réguler la liberté religieuse, peut en effet être instrumentalisé par certaines personnes à l’égard d’autres au sein des administrations, ou dans la société. Il faudra donc s’assurer que les outils efficaces de mise en œuvre et de contrôle soient institués.

Fort de tous ces constats, et convaincus de l’intérêt que cette loi porte sur la cohésion sociale dans notre pays, nous recommandons au gouvernement de faire une mise à jour des consultations des communautés religieuses sur cette loi. Et comme le Coran nous l’enseigne, ce sera avec plaisir et intérêt que nous participerons à cette réflexion. « Vous êtes la meilleure communauté qu’on ait fait surgir pour les hommes vous ordonnez le convenable, interdisez le blâmable et croyez à Dieu » 3 : 110

 

Conclusion

Chers frères et sœurs dans la foi,

Nous invitons tous les fils et filles de notre pays à avoir un langage franc pour une construction d’une laïcité qui reflète nos valeurs et notre histoire.

Nous invitons aussi notre gouvernement à actualiser les consultations autour de ce projet loi afin qu’elle puisse atteindre son objectif de préservation de la cohésion sociale.