L’émergence du numérique dans notre société ouvre de nouvelles perspectives de développement. Sauf que dans un contexte où les enjeux socio-économiques et sécuritaires  sont complexes, il se pose des questions d’équité et d’inclusion dans l’accès et l’usage des technologies. Les femmes burkinabè (en majorité musulmanes) – qui représentent plus de la moitié de la population – qui devraient jouer un rôle fondamental se trouvent à un carrefour stratégique, entre promesses d’émancipation et réalités contraignantes. 

Le présent travail de synthèse vise donc à proposer une analyse nuancée, susceptible d’orienter les politiques publiques et les initiatives locales vers une meilleure inclusion numérique des femmes burkinabè, notamment musulmanes, en tenant compte des obstacles structurels auxquels elles sont confrontées. En effet, même s’il est connu que le digital peut être un levier d’insertion professionnelle, de visibilité et de participation sociale, il soulève également des enjeux spécifiques liés à l’identité, à la représentation et à l’accessibilité, surtout dans les régions où l’électricité et la connexion internet demeurent précaires. Dans ce contexte, une question centrale se pose : comment les technologies de l’information et de la communication (TIC) peuvent-elles devenir des moteurs de transformation positive, tout en respectant les spécificités culturelles et religieuses du pays ? 

 

Une kyrielle d’opportunités pour les femmes 

Le numérique a profondément transformé les dynamiques professionnelles au Burkina Faso, en ouvrant aux femmes musulmanes des perspectives jusqu’alors inaccessibles.

Nouvelle dynamique économique et entrepreneuriale. Dans un pays où l’entrepreneuriat féminin constitue un pilier de l’économie informelle, les outils numériques permettent de valoriser les activités économiques locales. La digitalisation des chaînes de valeur agricoles, par exemple, favorise l’accès aux marchés, la vente en ligne des produits et l’optimisation de la production grâce à des informations ciblées (météo, conseils techniques … ). Un exemple emblématique est celui de la “Miellerie Reine d’abeille” mise en place par Awa BALMA épouse KAFANDO. Active sur les réseaux sociaux, elle s’est faite une place de choix dans la promotion de la chaîne de valeur apicole en exploitant et valorisant les atouts commerciaux qu’offrent les outils du numérique. Comme elle, de nombreuses femmes utilisent les plateformes de commerce électronique pour écouler des produits, y compris sur des plateformes internationales auxquelles elles n’auraient pas pu avoir accès auparavant – artisanat, vêtements, accessoires islamiques.

Visibilité, expression personnelle et engagement citoyen. Le numérique donne aujourd’hui la possibilité aux femmes musulmanes burkinabè de partager leurs opinions, d’exprimer leurs identités et de mettre en valeur leurs compétences. Les réseaux sociaux deviennent ainsi des espaces de narration personnelle, de transmission culturelle et de sensibilisation. Ces espaces numériques facilitent aussi l’organisation collective autour de causes sociales, encouragent la participation civique, les plaidoyers pour les droits des femmes et l’égalité des genres.

Flexibilité du travail et entrepreneuriat à distance. Grâce au travail à distance rendu possible grâce au numérique, les femmes peuvent concilier responsabilités familiales et activités professionnelles. Cela est une flexibilité précieuse dans le contexte islamique, où l’équilibre entre sphère privée et vie publique est souvent valorisé. Par ailleurs, le numérique favorise le développement de petites entreprises locales tournées vers la diaspora, élargissant ainsi les débouchés économiques.

Accès à l’éducation et à la formation en ligne. Les plateformes d’apprentissage en ligne représentent une opportunité majeure pour les femmes en quête de formation continue, notamment dans les zones éloignées des infrastructures éducatives traditionnelles. Que ce soit à travers des MOOC, des tutoriels, ou des ressources éducatives adaptées, les femmes peuvent acquérir des compétences numériques, professionnelles ou personnelles. Certaines initiatives locales proposent des contenus contextualisés en langues locales, facilitant l’accès aux savoirs. Par ailleurs, des applications mobiles dédiées à l’alphabétisation, à la santé maternelle ou à la gestion financière contribuent à améliorer la qualité de vie des femmes et de leurs familles.

Renforcement du leadership et de la participation sociale. Le numérique offre aux femmes musulmanes une plateforme stratégique pour affirmer leur leadership et renforcer leur participation sociale, en leur permettant de prendre la parole à travers les réseaux sociaux, les blogs ou la production de contenus éducatifs qui valorisent leur expertise et leur identité. Il favorise également leur mise en réseau avec d’autres femmes musulmanes à l’échelle mondiale, ouvrant la voie à des échanges d’expériences, à la solidarité et à des initiatives collaboratives. Enfin, il leur donne la possibilité de participer activement au débat public, de défendre leurs valeurs et de contribuer à l’évolution de leurs sociétés tout en respectant leurs convictions religieuses et culturelles, transformant ainsi l’espace numérique en un levier d’émancipation et d’influence positive.

 

Des défis propres au contexte burkinabè

Malgré ces avancées, plusieurs obstacles freinent l’inclusion numérique des femmes musulmanes au Burkina Faso.

Stéréotypes de genre et discriminations religieuses. Les représentations sociales parfois négatives associées aux femmes musulmanes, notamment en ligne, peuvent limiter leur participation active. Les discours de haine ou la désinformation en ligne – nourris par des stéréotypes religieux ou de genre – altèrent la perception de leurs compétences et leur légitimité. Par ailleurs, des interprétations restrictives de la religion peuvent dissuader certaines familles de ne pas autoriser les femmes à participer à des formations numériques ou à interagir en ligne, bien que de nombreuses initiatives démontrent la compatibilité entre foi islamique et modernité numérique.

Fracture numérique et inégalités d’accès. Le manque d’infrastructures (connexion internet, électricité, équipements numériques) constitue un frein majeur, en particulier en milieu rural. La couverture internet demeure inégale, les coûts des appareils et des forfaits restent prohibitifs pour une grande partie de la population féminine, et les compétences numériques de base font souvent défaut. Cette fracture technologique, aggravée par le faible taux d’alphabétisation, empêche de nombreuses femmes d’accéder aux opportunités offertes par le digital. Des actions ciblées sont donc essentielles pour développer la littératie numérique et démocratiser l’accès aux TIC.

 

En tout état de cause, il apparaît clairement que le numérique constitue une opportunité stratégique pour renforcer l’autonomisation des femmes musulmanes au Burkina Faso. Toutefois, pour qu’il devienne un véritable levier d’inclusion et de développement, il est indispensable de lever les barrières liées à l’accès aux outils, à la formation et aux représentations sociales. Promouvoir l’éducation numérique, favoriser l’accès équitable aux ressources, et visibiliser les réussites féminines dans ce domaine sont autant de pistes pour construire un environnement numérique plus inclusif. En soutenant activement la participation des femmes musulmanes à cette transition digitale, le Burkina Faso peut renforcer sa cohésion sociale tout en valorisant les apports d’un pan important de sa population au développement du pays. Cela nécessite un engagement collectif, durable et contextualisé.

 

Synthèse : Cellule féminine du CERFI

 

Sources : Ministère de la Transition Digitale, des Postes et des Communications Électroniques, Réseau des Femmes de Foi pour la Paix au Burkina Faso (Reffop-BF) – Facebook « Quels sont les 10 meilleurs business en ligne pour les femmes musulmanes ? »