Toutes les louanges sont à Allah !
1) La divergence au temps du Prophète (saw)
Un hadith rapporté par Al Bukhârî nous montrent que la divergence existait et surtout qu’elle a été admise par le Prophète (saw) lui-même : Lors de l’expédition des Bani Qourayda, le Prophète (saw) clama : « Que personne ne prie al `asr avant d’avoir atteint le territoire des Bani Qourayda ! ». Les musulmans prirent la route et, à l’heure de la prière de al `asr, certains dirent : « Nous prierons à notre arrivée chez les Bani Qourayda ». D’autres dirent « Nous prions tout de suite, il ne nous a pas été demandé d’ajourner la prière » car ils avaient compris que le Prophète (saw) voulait qu’ils se dépêchent. Quand le Prophète (saw) fût mis au courant de leurs agissements, il ne réprimanda personne. En sachant que lorsque le Prophète (saw) se tait sur un acte, cela vaut son approbation, on peut en conclure que le Prophète (saw) a admis la divergence sur un point secondaire (un point qui ne touche pas au dogme).
On rapporte également que le Prophète (saw) envoya Omar Ibn Al Khattab et Ammar ibn Yassir à l’extérieur de la ville pour y régler une affaire. Tous deux étaient en état d’impureté majeure (janaba). Arrivée l’heure de la prière, la question se posa pour ces deux compagnons parmi les plus proches de l’Envoyé de Dieu: Doit-on prier? Comment effectuer les ablutions majeures (al ghusl) sans eau? Ammar ibn Yassir se roula donc tout entier dans la terre pour se purifier avec du sable tandis que Omar ibn Al Khattab choisit de ne pas prier. Ils eurent donc recours à une réflexion personnelle en l’absence de sources précises. Ces deux réflexions scientifiques donnèrent lieu à deux jugements très différents. Une fois en compagnie du Prophète (saw), celui-ci ne désapprouva ni l’un ni l’autre mais usa de pédagogie en leur apprenant plutôt les rites des ablutions séchés (at tayamum). L’imam Al Bukhâri rapporte dans son Sahih, qu’un homme questionna Abou Moussa sur un cas d’héritage. Ne trouvant pas de hadith se rapportant à ce cas, il usa de son propre raisonnement (ijtihad) pour donner une réponse adéquate. Par mesure de précaution, il demanda à l’homme d’aller poser la question à Ibn Mas’oud en ajoutant: “Il confirmera certes ce que j’ai dit”. Bien au contraire Ibn Mas’ûd se prononça à l’inverse du premier jugement en disant: “Si j’approuvais son avis, je serais égaré et ne serais pas de ceux qui sont bien guidés! Je rendrai à ce sujet le jugement d’après ce que le Prophète (saw) a rendu comme jugement.” Prenant connaissance de la réponse de Ibn Mas’oud, Abou Moussa dit: “Ne me posez plus de question tant que cet érudit sera parmi nous!”. La parole de notre Bien Aimé (saw) « Le musulman n’hérite pas du mécréant, et le mécréant n’hérite pas du musulman » (rapporté par Al Bukhâri et Muslim) a été comprise de différentes façon malgré l’apparente clarté du propos. Ainsi la majorité des compagnons ont compris que le musulman n’hérite pas du non musulman mais d’autres, tels que Mu‘âd ibn Jabal ou Mu’awiya l’ont autorisé, ayant compris le mot « mécréant » dans le sens ennemi de l’Islam, combattant de la religion. Le grand imam Badr Ad-Din Az-Zarkashi (décédé en 794) a, lui, écrit un ouvrage « Al Ijaba Li irada ma stadrakaou Aïsha ‘ala asahaba » dans lequel il compile les nombreux désaccords qu’a eu Aïsha avec les compagnons du Prophète (saw).
2) L’éthique du désaccord
Si les compagnons divergeaient dans leurs compréhensions et applications des textes, il n’en demeurait pas moins entre eux un fondement essentiel : le respect de leurs divergences. Ibn Al Qayyim rapporte que Omar ibn Al Khattab et Ibn Mas’oud ont divergé sur plus de cent sujets! Malgré cela, lorsqu’Omar le voyait s’approcher, il disait de lui: “Voici une citadelle remplie de sagesse et de savoir”. L’amour qui régnait entre les compagnons ne trouvait pas d’obstacles fusse-t-il un désaccord scientifique. Jamais la divergence n’a laissé place à la dissension. L’acceptation de l’avis de l’autre, bien qu’il soit en contradiction avec sa propre conviction, avec éthique, bon comportement et sagesse était la règle. Un désaccord sur une question n’a jamais été pour eux un motif de tension ou pire de ruptures. Aucun des nobles compagnons n’a essayé d’imposer son avis, par la force physique ou par une parole déplacée. Le comportement adopté était celui de l’humilité, du respect, de la fraternité. Ces valeurs, cette éthique, étaient placés au-dessus de tout ce qui pouvait les désunir. On ne trouvait pas chez eux une lutte d’ego; le savoir n’était pour aucun d’eux un moyen de briller, d’écraser l’autre, de se sentir supérieur. Les compagnons étaient tous animés d’une quête de la vérité, d’une sincérité et d’une volonté de se conformer au plus près des ordres de leur Seigneur et pour ultime but la recherche de Sa satisfaction.
L’attitude exemplaire des compagnons du Prophète (saw) face à la divergence, doit nous amener à reconsidérer notre comportement dans notre approche quotidienne de cette problématique. De par leurs attitudes dans ces cas de figure, naît un code de conduite, une charte éthique que le musulman de tout temps, de tout lieu, de toute époque se doit de respecter. Tout d’abord, il apparaît impératif de savoir accepter le fait que la divergence est une richesse, et de comprendre que sur une question juridique donnée, deux points de vue peuvent être islamiquement recevables. La compréhension par les compagnons de la divergence nous pousse à développer un esprit critique, à la recherche scientifique, au dynamisme intellectuel. Et elle ne consiste surtout pas à dicter son avis ou sa vision; et encore moins d’excommunier ses coreligionnaires sous prétexte d’opinions discordantes. Elle a également pour résultante la facilité et la souplesse, permettant ainsi une spiritualité des plus épanouie.
Conclusion
Nous pouvons donc avoir des points de vue différents sur des questions secondaires, mais l’essentiel est que nous partagions les mêmes principes fondamentaux et que nous adoptions l’avis de la majorité. Aujourd’hui, des mouvances islamiques très différentes existent : les traditionalistes, les soufis, les adeptes d’une école juridique et les adeptes de l’ijtihâd qui ne se reconnaissent pas dans les écoles juridiques. Les relations entre ces différents groupes sont souvent tendues et cela est dû au fait qu’ils n’acceptent pas un autre point de vue que le leur sur les questions secondaires (les questions